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Quartier Tixeraïne
C'est l'histoire d'un doux
rêveur épris d'amour et de vie. Celle d'un chanteur culotté qui a bousculé
des habitudes, cultive le sens de l'accueil et celui de la fête, sait que
le seul moyen sûr pour éviter l'usure, c'est d'ouvrir son coeur à toutes
les cultures.
Elle commence à Tixeraïne,
la ville kabyle d'Alger perchée sur des hauteurs. Takfarinas y voit briller
son tout premier soleil. Quand on naît dans une famille de musiciens, inutile
de lutter, de vouloir chasser le naturel. La musique s'impose comme une
radicale évidence. Lorsque son père enfourche un cheval pour faire la route
jusqu'en Kabylie, à chaque voyage, assis derrière lui, il s'imprègne de
sa voix qui égraine des chansons kabyles. Lorsque des voisins lui fabriquent
sa première guitare, il a six ans, ne sait pas encore que la musique l'a
choisie, mais il sent déjà son irrésistible appel. Sans rien imaginer,
sans oser, pour l'instant, rêver à quoi que ce soit. Dès l'âge de huit
ans, il commence à se frotter à la vie d'adulte, enchaîne les métiers :
mécanicien, soudeur, ouvrier, imprimeur... Quand il remonte dans ses souvenirs,
c'est l'imprimerie, dit-il, qui lui a donné le plus de plaisir à cette
époque: "J'aimais bien doser les couleurs. Cela avait une certaine
dimension artistique pour moi". L'âme de l'artiste qui sommeille en
lui révèle de manière plus précise ses contours. Petit à petit le chemin
se dessine. Il s'ouvre, clair et net, le jour où son père lui offre sa
première vraie guitare. Il a seize ans et vient de remporter un concours
à la radio dédié aux jeunes talents. La guitare est sa récompense, un encouragement
à suivre sa vocation. Alors, il se met à rêver. Troque son nom d'état civil,
contre celui de Takfarinas, un pseudo porteur de souffle et d'énergie.
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En 1976, il enregistre
sa première bande à Alger. Trois ans plus tard, direction Paris pour tout
reprendre en studio, se faire une carte de visite présentable. L'album s'appelle
"Yebba Rremmene". Ce sera le premier jalon de la carrière de Takfarinas,
dès lors définitivement enclenchée. Peu de temps après, il fonde en compagnie
de Boudjemaa Semaouni le groupe Agraw. Avec cette formation, lors d'un concert
en première partie d'Idir, en 1980, il foule pour la première fois la scène
de l'Olympia. Il y reviendra sous son propre nom en 1987. "C'est
là confiera-t-il plus tard, que j'ai signé mon passeport européen en musique".
Dans la salle bondée, une jeunesse exaltée, à l'enthousiasme gourmand, des
garçons, des filles, certains accompagnés de leurs parents le fêtent, comme
une idole. |
Nouvelle coqueluche de
la communauté berbère en France, Takfarinas est responsable d'une petite révolution
en Algérie. En 1986, alors que sûr de son hégémonie, le raï roule tranquillement
des mécaniques, il crée l'événement à la télévision avec sa chanson kabyle
new look, sa dance trépidante, ses paillettes et ses danseuses. Il y chante
"Ouaythelha" ("Qu'elle est belle"), la chanson-titre de
sa nouvelle cassette. Le lendemain, dans tout le pays les vendeurs sont dévalisés.
Takfarinas devient un héros, une vraie star, capable de remplir des stades,
de donner du bonheur à des millions de gens. Avec son mandol à deux manches,
ses passions musicales ouvertes, bondissantes entre tradition kabyle, reggae,
chaabi, rap et funk, il invente un nouveau concept, osé, ardent, une "nouvelle
clé pour ouvrir les coeurs". Quand il cherche un vocable pour désigner
sa musique, un mot va s'imposer: "Yal". Comme Monsieur Jourdain
qui ignorait parler en prose, depuis la nuit des temps tous les Kabyles font
du Yal, sans le savoir. "Il n'y a pas une chanson chez nous où l'on ne
chante yal...lalala yal...lalala" ne cesse de rappeler Takfarinas, installé
en France depuis 1990, ambassadeur de la nouvelle musique Yal, pétillante,
ébouriffée, en prise directe sur le futur.
Condensé d'une carrière
florissante jalonnée de succès, "Quartier Tixeraïne" est bien plus
qu'une compilation de titres choisis parmi six des albums les plus percutants
de Takfarinas. C'est d'abord une mise au point. Une manière de rappeler que
derrière "Zaama Zaama" le tube de l'album "Yal" sorti
en 1999, cet ambianceur et semeur de bonheur a su aligner une ribambelle de
chansons au tempérament fort. De "Yebba Rremmene" à "Zaama
Zaama", en passant par "Arrach", des paroles qui chantent l'amour,
la chaleur, l'espoir, la déchirure...Toutes réenregistrées, certaines métamorphosées,
ces chansons rassemblées résument vingt ans d'aventure, d'engagement pour
la vie. En attendant d'autres rêves...
Patrick Labesse
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