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La plupart des groupes, que ce soit dans le rock ou la musique africaine, tournent autour d'un leader - une personnalité forte qui assure les fonctions d'auteur, d'interprète et de porte-parole éclipsant largement les autres membres.

Ce qui fait la force de Tama c'est justement que ce groupe ne repose pas sur un seul leader, mais sur quatre musiciens, auteurs - compositeurs, tous aussi talentueux les uns que les autres et jouant chacun des rôles complémentaires. "Notre groupe est totalement démocratique et ouvert," explique le guitariste Sam Mills. "Tama est une sorte d'espace où chaque membre, issu de cultures et de traditions différentes, peut s'exprimer. Il s'agit d'un groupe composé de plusieurs individualités distinctes mais où chacun participe à la réalisation des chansons des autres."

C'est cette approche inhabituelle et stimulante qui faisait le charme de Nostalgie, le premier album de Tama. Dans leur deuxième opus, intitulé Espace, ce pluralisme est encore davantage accentué par l'arrivée de Mamani Keita, diva malienne à la voix sublime, qui vient rejoindre à plein temps le trio initial.

Dans cet album, réalisé par des musiciens qui préfèrent visiblement jouer ensemble plutôt que de se faire plaisir individuellement, Tama s'affirme comme  un groupe, constitué de fortes personnalités conscientes de leurs talents mais préférant les mettre en commun pour tirer le maximum de chaque chanson.

Tama - un nom qui vient d'un mot Bambara signifiant 'marcher' - s'est formé lorsque Tom Diakite, Sam Mills et Djanuno Dabo, les trois membres originaux, se sont rencontrés par le biais du maestro bengali, Paban Das Baul. Tom Diakite, qui a signé la plupart des chansons du premier album, a vécu en Côte d'Ivoire avant de s'installer à Paris, où il a depuis joué avec une multitude d'artistes de Salif Keita aux Gypsy Kings.

La partie percussion est assurée par Djanuno Dabo, qui a joué avec une myriade d'artistes africains, notamment Angélique Kidjo, Cesaria Evora et Touré Kounda. Après avoir vécu à Lisbonne et à Madrid, Djanuno a rejoint Paris attiré par l'explosion de la scène afro dans la capitale française au cours des années 80. Originaire de Guinée-Bissau, Djanuno apporte avec lui un héritage et une tradition différente.

Le guitariste Sam Mills, ex-membre du groupe pop indé 23 Skidoo, qui furent les premiers post-punk à intégrer des rythmes et des sons ethniques dans le rock, apporte une troisième influence. Après avoir étudié l'anthropologie et vécu au Japon et au Bangladesh, il a rédigé une thèse sur le mysticisme sufi au Bengladesh avant de réaliser l'album Real Sugar avec Paban Das Baul et de former ensuite Tama.

Même si au départ Tama se présentait essentiellement comme un projet studio, depuis la sortie de Nostalgie, le trio s'est également imposé sur scène aussi bien au Japon, en Afrique du Sud, en Russie qu'au festival Womad à Seattle. Mamani Keita s'est souvent jointe à eux sur scène avant de faire sa première apparition en tant que membre du groupe sur "Sima", un morceau enregistré l'an dernier pour Spirit Of Africa, un album du label Real World destiné à sensibiliser le public au problème du SIDA.

Mamani Keita était déjà présente en tant que choriste sur les premières démos de Tama. "A cette époque, je découvrais la musique d'Afrique de l'Ouest et je n'ai peut-être pas vraiment réalisé à quel point elle était extraordinaire," raconte Sam Mills. "Le concept de Tama fonctionnait sur la base de trois musiciens autour desquels d'autres pouvaient intervenir. Quand Mamani chantait, elle imprégnait chaque morceau de sa voix et de sa personnalité. C'est lorsque nous avons commencé à faire de la scène, que j'ai réalisé à quel point elle était fantastique. En cinq minutes, elle volait la vedette."

Son intégration au sein du groupe devient dès lors une évidence. Entre temps, Mamani avait aussi poursuivi avec succès une carrière solo, sortant l'an dernier Electro Bamako, réalisé avec le pionnier du jazz électronique Marc Minelli et encensé par la critique. A l'instar de Tom et Djanuno, Mamani a également émigré en France.

Produit par les quatre membres du groupe, Espace a été enregistré entre un petit studio parisien et les studios Real World. Fatalement, vues les carrières menées en parallèle par chacun, l'enregistrement s'est déroulé en plusieurs étapes sur une période de 18 mois. Tandis que Mamani Keita enregistrait Electro Bamako, Sam Mills produisait Salt Rain, l'album de son épouse Susheela Raman (auquel Djanuno Dabo a également participé). Rencontrant en France et à l’étranger un énorme succès, l’album Salt Rain et les tournées accaparèrent pas mal les deux musiciens.

Sam Mills eut donc moins de temps à consacrer à Espace mais, comme il le souligne, cela n'a guère constitué un problème dans ce groupe où chaque membre est auteur-compositeur. Cela a notamment permis à Djanuno Dabo de s'imposer. Djanuno dévoile dans cet album ses talents d'interprète tantôt nostalgique dans "Isnaba", fragile dans "Snimbe" ou encore intense dans "Oka".

 

Mamani Keita a pour sa part signé trois superbes compositions dont le remarquable "Baro", un titre bouleversant s'inscrivant dans la tradition africaine. Une fois encore on peut apprécier les talents d'auteur-compositeur de Tom Diakite qui signe ici cinq compositions tout en s'affirmant comme un instrumentiste virtuose, plus particulièrement au donzo n'goni - dont les riffs funky jalonnent tout l'album, plus particulièrement l'irrésistible "Ibata".

"Ce que j'aime avec eux, c'est que lorsqu'ils chantent, on sent qu'ils ont vraiment quelque chose à dire, même si on ne les comprend pas," déclare Sam Mills. "Ils ne cherchent pas à 'divertir', mais à montrer que la musique et la vie peuvent d'une certaine manière s'enrichir mutuellement."

 

 

"Espace", la chanson qui a donné son titre à l'album, a été composée par les quatre membres du groupe lors de leur séjour au studio Real World. "Ce titre illustre bien ce que nous sommes capables de faire en commun," explique Sam. "Chacun apporte sa contribution et c'est vraiment le reflet de la philosophie de Tama."

Une démarche qui implique aussi la participation d'invités comme Regisse Gizavo de Madagascar, que l'on retrouve à l'accordéon sur "Oka", premier morceau de l'album, et "Foli", le dernier, ainsi que Susheela Raman qui prête sa voix inimitable sur "Snimbe", l'histoire d'une mère et d'un enfant séparés par la guerre et qui finissent heureusement par se retrouver.

L'exubérant  'Magic' Malik Mezzadri joue également de la flûte sur plusieurs morceaux, sans oublier Vincent Segall au violoncelle et Hervé Bongo au saxophone. Djelimoussa Kouyate et Manecas Costa assurent quelques parties de guitares additionnelles. "J'aimerais bien pouvoir prétendre que j'ai assuré toutes les parties de guitare de l'album parce que certaines sont fantastiques," déclare Sam. "Mais nous avons tous des styles différents et je crois que cela contribue à mettre en valeur la diversité de cet enregistrement."

Si les quatre membres du groupe poursuivent une carrière solo à succès en dehors de Tama, Espace est aussi l'album de musiciens qui aiment jouer ensemble. "Il y a une certaine magie qui s'opère au niveau collectif," déclare Sam. "Nous avons fini par comprendre que plus nous sommes ouverts, mieux ça fonctionne. S'il y en a un seul qui domine, l'équilibre est compromis. Quand nous nous réunissons sous l'étiquette de Tama, il y a une énergie, un amour, une détermination et une alchimie qui se mettent en place et demeurent encore inexplicable pour nous."