|
C'est cette approche inhabituelle
et stimulante qui faisait le charme de Nostalgie, le premier
album de Tama. Dans leur deuxième opus, intitulé Espace,
ce pluralisme est encore davantage accentué par l'arrivée de Mamani
Keita, diva malienne à la voix sublime, qui vient rejoindre à plein
temps le trio initial.
Dans cet album, réalisé par des musiciens
qui préfèrent visiblement jouer ensemble plutôt que de se faire plaisir
individuellement, Tama s'affirme comme un groupe, constitué de fortes
personnalités conscientes de leurs talents mais préférant les mettre en
commun pour tirer le maximum de chaque chanson.
Tama - un nom qui vient d'un mot
Bambara signifiant 'marcher' - s'est formé lorsque Tom Diakite,
Sam Mills et Djanuno Dabo, les trois membres originaux, se
sont rencontrés par le biais du maestro bengali, Paban Das Baul. Tom
Diakite, qui a signé la plupart des chansons du premier album, a vécu
en Côte d'Ivoire avant de s'installer à Paris, où il a depuis joué avec
une multitude d'artistes de Salif Keita aux Gypsy Kings.
La
partie percussion est assurée par Djanuno Dabo, qui a joué avec
une myriade d'artistes africains, notamment Angélique Kidjo, Cesaria Evora
et Touré Kounda. Après avoir vécu à Lisbonne et à Madrid, Djanuno a rejoint
Paris attiré par l'explosion de la scène afro dans la capitale française
au cours des années 80. Originaire de Guinée-Bissau, Djanuno apporte avec
lui un héritage et une tradition différente.
Le guitariste Sam Mills,
ex-membre du groupe pop indé 23 Skidoo, qui furent les premiers post-punk
à intégrer des rythmes et des sons ethniques dans le rock, apporte une
troisième influence. Après avoir étudié l'anthropologie et vécu au Japon
et au Bangladesh, il a rédigé une thèse sur le mysticisme sufi au Bengladesh
avant de réaliser l'album Real Sugar avec Paban Das Baul et de former
ensuite Tama.
Même si au départ Tama se présentait
essentiellement comme un projet studio, depuis la sortie de Nostalgie,
le trio s'est également imposé sur scène aussi bien au Japon, en Afrique
du Sud, en Russie qu'au festival Womad à Seattle. Mamani Keita s'est
souvent jointe à eux sur scène avant de faire sa première apparition en
tant que membre du groupe sur "Sima", un morceau enregistré l'an
dernier pour Spirit Of Africa, un album du label Real World
destiné à sensibiliser le public au problème du SIDA.
Mamani Keita était déjà présente en tant que choriste sur les
premières démos de Tama. "A cette époque, je découvrais la musique
d'Afrique de l'Ouest et je n'ai peut-être pas vraiment réalisé à quel point
elle était extraordinaire," raconte Sam Mills. "Le concept
de Tama fonctionnait sur la base de trois musiciens autour desquels d'autres
pouvaient intervenir. Quand Mamani chantait, elle imprégnait chaque morceau
de sa voix et de sa personnalité. C'est lorsque nous avons commencé à faire
de la scène, que j'ai réalisé à quel point elle était fantastique. En cinq
minutes, elle volait la vedette."
Son intégration au sein du groupe
devient dès lors une évidence. Entre temps, Mamani avait aussi poursuivi
avec succès une carrière solo, sortant l'an dernier Electro Bamako,
réalisé avec le pionnier du jazz électronique Marc Minelli et encensé par
la critique. A l'instar de Tom et Djanuno, Mamani a également émigré en
France.
 |
Produit par les quatre membres
du groupe, Espace a été enregistré entre un petit studio
parisien et les studios Real World. Fatalement, vues les carrières menées
en parallèle par chacun, l'enregistrement s'est déroulé en plusieurs
étapes sur une période de 18 mois. Tandis que Mamani Keita enregistrait
Electro Bamako, Sam Mills produisait Salt Rain,
l'album de son épouse Susheela Raman (auquel Djanuno Dabo
a également participé). Rencontrant en France et à l’étranger un énorme
succès, l’album Salt Rain et les tournées accaparèrent pas mal
les deux musiciens.
Sam Mills eut donc moins de temps à consacrer à Espace
mais, comme il le souligne, cela n'a guère constitué un problème dans
ce groupe où chaque membre est auteur-compositeur. Cela a notamment
permis à Djanuno Dabo de s'imposer. Djanuno dévoile dans cet
album ses talents d'interprète tantôt nostalgique dans "Isnaba",
fragile dans "Snimbe" ou encore intense dans "Oka".
|
|
Mamani Keita a pour sa part signé trois superbes compositions
dont le remarquable "Baro", un titre bouleversant s'inscrivant
dans la tradition africaine. Une fois encore on peut apprécier les talents
d'auteur-compositeur de Tom Diakite qui signe ici cinq compositions
tout en s'affirmant comme un instrumentiste virtuose, plus particulièrement
au donzo n'goni - dont les riffs funky jalonnent tout l'album, plus
particulièrement l'irrésistible "Ibata".
"Ce que j'aime avec eux,
c'est que lorsqu'ils chantent, on sent qu'ils ont vraiment quelque chose
à dire, même si on ne les comprend pas," déclare Sam Mills.
"Ils ne cherchent pas à 'divertir', mais à montrer que la musique
et la vie peuvent d'une certaine manière s'enrichir mutuellement."
|
 |
"Espace", la chanson qui a donné son titre à l'album, a été
composée par les quatre membres du groupe lors de leur séjour au studio
Real World. "Ce titre illustre bien ce que nous sommes capables de
faire en commun," explique Sam. "Chacun apporte sa contribution
et c'est vraiment le reflet de la philosophie de Tama."
Une démarche qui implique aussi
la participation d'invités comme Regisse Gizavo de Madagascar, que
l'on retrouve à l'accordéon sur "Oka", premier morceau
de l'album, et "Foli", le dernier, ainsi que Susheela
Raman qui prête sa voix inimitable sur "Snimbe", l'histoire
d'une mère et d'un enfant séparés par la guerre et qui finissent heureusement
par se retrouver.
L'exubérant 'Magic' Malik Mezzadri
joue également de la flûte sur plusieurs morceaux, sans oublier Vincent
Segall au violoncelle et Hervé Bongo au saxophone. Djelimoussa
Kouyate et Manecas Costa assurent quelques parties de guitares
additionnelles. "J'aimerais bien pouvoir prétendre que j'ai assuré
toutes les parties de guitare de l'album parce que certaines sont fantastiques,"
déclare Sam. "Mais nous avons tous des styles différents et je crois
que cela contribue à mettre en valeur la diversité de cet enregistrement."
Si les quatre membres du groupe
poursuivent une carrière solo à succès en dehors de Tama, Espace
est aussi l'album de musiciens qui aiment jouer ensemble. "Il y a
une certaine magie qui s'opère au niveau collectif," déclare Sam.
"Nous avons fini par comprendre que plus nous sommes ouverts, mieux
ça fonctionne. S'il y en a un seul qui domine, l'équilibre est compromis.
Quand nous nous réunissons sous l'étiquette de Tama, il y a une
énergie, un amour, une détermination et une alchimie qui se mettent en
place et demeurent encore inexplicable pour nous."
|