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BIG MEN

Raï meets Reggae

L'histoire de l'album racontée par Guillaume Bougard

Juin 2001

Tout a commencé en 1986 à Alger, au Triangle, à l'époque, une des rares boîtes de la ville. Il est 4 heures du mat', l'assemblée est un mélange détonant de putes, de mafieux, de militaires et autres spécimens de la race racaille. Chacun a dû s'enfiler une bouteille de J&B, bref, tout va bien. Un orchestre oriental minable joue des standards dont personne n'a rien à faire. Tous et toutes attendent la star: Khaled, qui, soudain, surgit de nulle part et lance un mowel de la mort. Le genre de cri primal qui dessaoule tout le monde en une fraction de seconde pour les replonger immédiatement dans une autre ivresse, encore plus dangereuse, une sorte de transe cosmique dont je ne me suis jamais remis. J'ai le souvenir très précis que dans un éclair de lucidité ou bien de folie aggravée, j'ai cette vision de fusionner le Raï et le Reggae. J'ai également le souvenir d'une gueule de bois monumentale le lendemain, monumentale, mais euphorique: le Raï m'avait conquis, moi, le gardien du temple Reggae, et j'aimais ça!

 

 

Avance rapide de 13 ans: Bravo termine le mixage de SERIOUS MATTER, l'album de U ROY. Et là, gros flash-back sur Alger: il me faut un Raïman sur SERIOUS MATTER. Quelques coups de fil plus tard, Cheb Aïssa déboule à Ornano et pose sur "The Half", coaché par Bravo qui ne comprend rien, mais saisit tout. Le manager d'Aïssa s'occupe également de Cheb Mami. Celui-ci enregistre quelques semaines plus tard un duo avec Aswad. Le moment est propice à cette rencontre des deux principales musiques du Tiers Monde, qui ont réussi à conquérir le public occidental. Je contacte Sly Dunbar et Robbie Shakespeare, qui trouvent le concept "wicked". L'idée de départ consiste à faire poser des artistes Raï sur les bandes de "X UHURU", de Michael Rose + Sly & Robbie, que j'avais sorti l'année précédente. Sly me promet d'envoyer les bandes dans les meilleurs délais. Ce qui veut dire: "un jour, peut être" en Jamaïcain… En fait, Sly a vraiment cherché, mais n'a jamais pu retrouver les masters de "X UHURU", ni à Kingston, ni à Londres.

Je me retrouve à la case départ et confie mon désarroi à Isabelle Lémann, qui effectue la promo des sorties de TABOU1. Isabelle connaît tout le monde à Paris: "tu devrais faire ça avec Martin Meissonnier". "Meissonnier, Meissonnier, c'est une super idée, je suis fan, mais t'es bien gentille, je ne le connais pas et il n'acceptera jamais de refaire des disques". Bref, la réponse nulle du mec paralysé par le trac. Et là, "Magic" Isabelle sort son calepin et compose le numéro de Martin, lui explique en 2 mots l'histoire, qui a l'air de le séduire: le 14 janvier 2000, il m'invite à déjeuner en face de Silicone, où il termine de monter un de ses documentaires.

Martin accepte de se replonger dans le monde glauque des maisons de disques, des pertes de temps et d'énergie pour se consacrer à ce projet. La folie! J'ai Martin, Sly & Robbie sur ce projet, le rêve de gosse absolu! Martin, Sly & Robbie se connaissent depuis la fameuse tournée Black Uhuru + King Sunny Adé de 1984. Bref, une alchimie irréelle est en train de prendre corps. Je plane complètement.

Martin et moi passons en revue les maquettes qui traînent chez lui, écoutons les dernières productions à la mode et petit à petit se dessine un premier contour du projet. Faire du ReggaeRaï d'accord, mais il faut dépasser le niveau des duos genre "Taratata", il faut créer un nouvel objet musical, avec un son contemporain, tout en restant crédibles dans les ghettos, de Kingston à Oran en passant par Barbès. Vaste programme.

Saïd Daddouche, producteur Raï bien connu établi à Paris, nous donne un sérieux coup de main: un soir de Mai 2000, notre premier chanteur vient poser sur un riddim de Martin. Il s'agit de l'énorme Kouider Bensaïd, dont la voix puissante fait claquer un des micros de Martin. Wow! Je me reprends un claque similaire à celle du Triangle 15 ans auparavant.

Sly & Robbie me filent une de leurs productions: "A Love I Can Feel", reprise d'un standard Reggae de John Holt. Daddouche nous met en contact avec Tarik, jeune chanteur qui avait auparavant adapté "Reggae Night" de Jimmy Cliff, devenu "ReggaeRaï"… Tarik pose sur le riddim, Martin fait jouer un peu de Ud (luth algérien) par Alla, et un deuxième missile est en boîte.

Daddouche nous a présenté Kamel Hamadi, qui nous met en contact avec la séduisante et non moins talentueuse Miana. Celle-ci c'est un sacré numéro. Chanteuse Raï hors pair, c'est également une excellente danseuse orientale, qui a été recrutée par U2, rien moins, pour participer au tournage d'un de leurs clips. Elle pose sur un riddim electro reggae.

Juillet 2000, premier trip à Kingston. Muni de nos riddims, nous partons début Juillet à Kingston pour y faire poser des chanteurs Reggae. Sly & Robbie nous attendent de pied ferme, curieux de savoir à quoi ressemble notre projet. Le studio Music Works est booké pour 4 jours, bref, il n'y a pas de temps à perdre. Bravo n'est pas en Jamaïque et sans lui je suis un peu manchot à Kingston. Je n'ai réussi à contacter personne afin d'organiser les sessions à l'avance. Bref, tout va fonctionner (ou s'effondrer!) au feeling et dans l'urgence. Heureusement, la Jamaïque a beau être un pays du Tiers Monde, son industrie musicale existe depuis 45 ans et il y règne un véritable professionnalisme. Les mecs ont beau de défoncer comme des bœufs, ils viennent en studio à l'heure et assurent. Bravo absent, c'est son bras droit Perry qui me donne un sérieux coup de main. On chope Sugar Minott, qui avait enregistré un titre pour moi avec Bravo. Je lui explique le projet au téléphone et il nous invite à passer chez lui en plein ghetto le soir même, afin de mieux discuter.

Chez lui, c'est chez plein de gens: ceux qui n'ont rien y sont accueillis avec respect. Sugar Minott et son fils, Alton, nous accueillent comme de vieux amis et nous font faire le tour du propriétaire, accompagnés d'un groupe de 25 gus qui se demandent ce que 2 blancs viennent foutre à 9 heures du soir dans ce coin pourri de la ville situé à la frontière de Trenchtown et d'un autre quartier chaud. Dans la cour, un mur d'enceintes haut de 4 mètres crache un rub a dub mortel des années 80, avec des basses gigantesques. Au milieu de cette cour, un petit local: c'est là que sont entreposées les matrices des vinyls du label de Sugar, Black Roots. Dans le bâtiment principal, des bureaux en restauration. Les cônes de weed sont omniprésents et l'air déjà surchauffé est quasiment irrespirable. Les ampoules à nu distillent une lumière qui transforme chacun de nous en une ombre stroboscopique. Vapeurs, lumières et sono à fonds, le mélange tue et fait aimer encore plus le Reggae. Plus roots tu meurs. Nous arrivons enfin au studio de Sugar, légèrement déglingué mais avec un son d'une patate incroyable. Nous sommes maintenant 30 dans 10 mètres carrés. Sugar nous fait écouter ses dernières productions, il y a des choses excellentes.

Puis, le moment de vérité approche: pour la première fois depuis le début du projet, nous allons faire écouter nos riddims à des Jamaïcains du ghetto. Martin et moi sommes morts de trac: s'ils kiffent, nous serons crédibles au niveau qui importe le plus, celui du ghetto. S'ils trouvent nos sons sans intérêt, ou pire, "soft" comme ils disent, on annule tout et on rentre à Paris la queue entre les jambes.

Le silence se fait, Sugar lui-même pose notre CDR sur la platine. Le premier cut est celui de Kouider. Stupeur pendant une demi seconde dans l'assemblée: les 30 mecs nous regardent, interloqués, c'est quoi ce truc? Passé l'instant de surprise, c'est l'explosion dans le studio: victoire, ils kiffent! Ils kiffent comme j'ai rarement vu des Jamaïcains s'éclater. Aux premières paroles en Arabe, ils se lâchent complètement et commencent à skanker dans le studio, le son à fonds, les chalices et les joints s'allument, ils hurlent leur joie à coups de tonitruants "Faya!", imitent les voix arabes.

Ouf! L'idée de passer pour des bouffons auprès des Jamaïcains nous terrorisait et là ils veulent tous savoir, comprendre, danser, chanter. Ils ont tout de suite senti la connection, le lien entre l'Afrique du Nord, l'Afrique noire occidentale d'où viennent leurs ancêtre et la Jamaïque. Ils ont raison d'ailleurs, les esclaves noirs du Maghreb proviennent de la même région que ceux qui furent envoyés au Nouveau Monde. Dans les deux cas, ces cousins éloignés ont fortement influencé les cultures locales.

C'est un moment fort. Sugar écoute calmement, riddim après riddim et s'arrête soudainement sur l'un d'entre eux. C'est celui-là, je veux celui-là. La partie business est expédiée en 2 coups de cuillère à pot et rendez vous est pris pour le lendemain au studio.

Pendant que je discute le bout de gras avec Sugar, Martin poursuit la visite guidée des locaux et Alton Minott lui présente un petit jeune timide, Anthony Ray. Dans le tumulte ambiant, Anthony Ray chante un accapella de 15 secondes. Martin me fait chercher en urgence et me dit: "Lui tu le prends tout de suite". La voix merveilleuse d'Anthony Ray me convainc sans peine. "Viens demain au studio."

Petite disgression: la Jamaïque est une île misérable de 2.5 millions d'habitants pour qui le seul moyen de s'en sortir est de vendre du crack ou de devenir une star de Reggae. Dès qu'un producer est identifié comme tel, une armée de petits jeunes tente de le convaincre de lui donner sa chance. Ils sont tous prêts à dégainer leurs lyrics en acapella dans l'espoir que le producteur leur dise: "c'est pas mal ton truc, vient poser sur un riddim". Cette pratique existe depuis des années, et c'est ainsi que Bob Marley, Horace Andy et autres stars ont été découverts. Les types peuvent attendre des jours entiers afin de saisir leur chance. Ce système est cruel vu d'un œil occidental, mais il est le garant d'une perpétuelle fraîcheur et d'un renouvellement permanent de la scène musicale. Les producteurs puisent dans ce réservoir inépuisable et chaque année, un nouveau nom surgit de nulle part et devient une star. Les plus doués sont ensuite signés sur des labels américains, comme Beenie Man ou Buju Banton, alors qu'ils n'étaient rien seulement 2 ans auparavant.

En partant, je demande à Alton où trouver Gregory Isaacs, car le numéro que j'ai est occupé. "No problem" me dit-il.

Le lendemain, Sugar arrive, accompagné de son posse. Il a préparé un morceau, "BIG MAN". En 1 heure, les voix lead et les harmonies sont posées. BIG MAN fait penser à une version jamaïcaine de "Papa Was A Rolling Stone", la vibe dans le studio est surchargée de testostérone, de "Faya". Le morceau est puissant, et raconte de manière imagée le parcours de Sugar Minott, qui a toujours refusé de quitter le ghetto malgré sa réussite et s'est consacré à ses voisins moins chanceux que lui.

En fin d'après-midi, Robbie, qui vient juste d'atterrir en provenance de Miami, arrive au studio. Il kiffe d'emblée les riddims et commence à proposer des lignes de basse. Le voir jouer est un spectacle impressionnant. Comme dit Martin, il a un métronome planté dans le cerveau… Pas un pet', tout est joué en une prise, pas un gramme de déchet. Et ce malgré les interruptions intempestives de mecs qui traînent dans le studio et ne se gênent pas pour aller dire coucou à Robbie en plein taf! Impossible de tous les contenir, l'assistant refuse de les virer, je me fais traiter de tous les noms par des types louches quand j'essaie de leur expliquer que je veux qu'on fiche la paix à Robbie… Entre deux essais, son portable sonne. Ensuite, l'ingé son s'endort à la console au moment où Robbie lui demande de mettre plus de compression.

Le mec s'est endormi pendant que Robbie est en studio! Le mec s'est endormi pendant que Robbie est en studio! De quoi devenir dingue. Ambiance… Au final, le résultat est néanmoins excellent. Robbie s'éclate vraiment sur ce projet. On le comprend, il n'apprécie pas la musique jamaïcaine actuelle, qui fait de moins en moins appel aux lignes de basse qui ont pourtant fait la gloire du Reggae. Et là, sur BIG MENZ, il a l'occasion d'exprimer son immense talent et il donne un groove monstrueux à tout ce qu'il touche.

Attendu à 11 heures, Sly arrive à Music Works à 17 heures. Sly arrivant en studio, ça vaut la description: à 17 heures, il atteint la grille d'entrée du studio, où sont massés les "wanabees" qui n'ont pas réussi à se faufiler à l'intérieur du complexe. Là, il doit écouter leurs doléances, filer un petit billet aux plus miséreux ou plus persuasifs. Ca dure environ 20 minutes. Il gare son 4x4 Nissan Patrol, sur lequel se précipitent les "wanabees" et autres galériens qui ont réussi à pénétrer dans l'enceinte du studio. L'un se propose de lui porter son matos pour 20 dollars, l'autre veut savoir quand Sly lui produira un cut, (réponse invariable "soon come"), un autre veut autre chose. Vivre ça tous les jours que Jah fait, on se demande comment il ne devient pas fou, le pauvre Sly! Car il prend le temps d'accorder quelques secondes à chacun. Ensuite il tombe sur untel qu'il n'a pas vu depuis des années, et rebelote, il s'arrête. Il n'est plus qu'à 5 mètres de la porte du bâtiment, mais il lui faut encore 15 minutes avant d'arriver dans le studio proprement dit. On comprend qu'il ait 6 heures de retard s'il a dû se coltiner 2 autres séances dans la journée, avec leur cortège de galériens à gérer!

Après avoir installé sa MPC 2000 (pas la 3000, il m'a expliqué pourquoi, mais je n'ai rien compris), il demande à écouter les riddims de Martin. Et là, surprise, il déclare: "Mais c'est parfait comme ça, pourquoi veux tu que j'ajoute quelque chose?" Martin rosit de fierté, le Maître lui dit que son travail est parfait! Pour nous faire plaisir plus qu'autre chose, il va tout de même ajouter des claps sur un cut. Là, n'y tenant plus, je lui dis: "Ecoute, j'ai loué ce studio parce qu'il y a un set acoustique potable, alors, s'il te plaît, joue de la batterie acoustique et laisse tomber ta machine." S'ensuit une longue discussion très amicale sur la déchéance des studios jamaïcains dont les ingénieurs sont incapables de poser des micros correctement, sur les séances de Compass Point pendant lesquelles Alex Sadkin prenait une journée entière pour régler la batterie afin d'avoir LE son, sur l'ambiance de Channel One, etc… Finalement, Sly va à la batterie et demande à la faire régler. Stupeur, l'ingénieur qu'on nous a collé dans les pattes ne sait pas régler les micros de batterie. Robbie et Sly parviennent à obtenir malgré tout un son correct.

Sly & Robbie s'appellent "Baya" entre eux, déformation de "boss", se parlent par monosyllabes dans une langue qu'ils doivent être les seuls à comprendre. J'ai récemment surpris Sly derrière la scène où se produisait Rachid Taha, seul, à écouter les arrangements, les structures rythmiques, histoire de voir s'il pouvait peut être glaner 1-2 idées. Quelques instants après, ayant rejoint Robbie dans la loge backstage, celui-ci me demande à brûle pourpoint, c'était quoi cet instrument? Bref, les deux sont des obsédés, et cherchent sans arrêt des nouveaux sons. Idem, lors d'un de leur séjour à Paris, ils m'avaient demandé des disques de polyphonies.

Magie: Robbie produit Sly, lui dit quel pattern jouer. Inversement, Sly écoute Robbie et le reprend. On se croit à Compass Point pour une séance Grace Jones. C'est le titre de Gregory Isaacs + Miana.

Je tombe sur Gregory en raccompagnant Sly à sa voiture. Gregory, c'est l'idole. Je fais tous les matins ma prière devant la photo dédicacée du Cool Ruler. Gregory, lui aussi c'est un caractère, une figure légendaire. La légende m'attend à l'entrée du studio, allongée sur un banc, Alton Minott a donc accompli sa mission sans faillir.

Alors, remarqueront avec raison les esprits chagrins et les pisse vinaigre, le mec s'est envoyé à lui tout seul plus de crack et de coco que le reste de la planète, il n'a plus de dents, il s'est ruiné la santé. Bien sûr qu'il est accompagné d'un petit jeune à la mine plutôt "tibulaire" que "pas tibulaire".

Tout cela est vrai. Mais on s'en tape:

Gregory reste le coolest, le Don absolu.

Sa voix est miraculeusement intacte, le talent n'est pas mort non plus. En deux écoutes du cut de Miana, il trouve une mélodie imparable pour le texte écrit par Boris Bergman. Il déclare à Martin, "Rasklaat, ta chanson a tellement de paroles qu'on pourrait en faire un album entier, man!" La prise de voix s'effectue de manière efficace. Dans le studio, Paul Elliott et Bushmen assistent médusés à la performance de celui qu'ils surnomment "Hitler". Deux heures plus tard, il empoche quelques billets de 100 dollars et se tire sur les chapeaux de roue dans sa BMW rouge flambant neuve, laissant derrière lui comme une traînée de magie.

Le lendemain, un type en haillons, aux yeux stoned et jaunis par le crack m'aborde dans le parking. D'abord je ne l'écoute même pas, puis il me dit s'appeler Glenn Ricks. Putain, Glenn Ricks, le meilleur pote de Dennis Brown. Le type est gentil, ça se sent, et je connais son talent, mais il est trop raide pour travailler aujourd'hui. Je lui demande de repasser le lendemain.

En plus, j'attends Chaka Demus & Pliers, que Sly a gentiment contacté et convaincu de travailler pour moi. Ils se pointent à l'heure pile, écoutent le riddim, travaillent les paroles, qui leur paraissent débiles, mais ce sont des pros, ils vont bosser à 110%. Sly arrive peu après, et je trouve ça adorable, car il n'a rien à ajouter sur les riddims, mais sa conscience professionnelle lui dicte de venir superviser la session où se produisent les poulains qu'il m'a présentés. En plus, comble de la gentillesse, il arrive vêtu du T Shirt de U ROY que TABOU1 avait fait imprimer pour la sortie de SERIOUS MATTER. Il reste avec nous toute la journée, à discuter, écouter, conseiller. Super moment.

Anthony Ray vient et met tout le monde d'accord, c'est un futur grand. Sa voix est merveilleuse, il est beau, sympa, écoute les conseils. Une crème. Sly vient me trouver avec Robbie. Ils me disent, l'œil gourmand du producteur avisé qui vient de tomber sur une perle: "Qui c'est ce gus?" "Combien tu me files pour avoir ses coordonnées?" Ils rigolent: "Yeah man t'as raison, il vaut de l'or!"

Entre les sessions prévues, nous donnons leur chance à des petits jeunes. L'un d'entre eux nous tanne depuis notre arrivée, il nous a retrouvés chez Sugar Minott, et arrive toujours à se faire remarquer. Il a tout juste 20 ans, un look d'enfer et ses démonstrations acapella achèvent de nous convaincre. Kentucky Kid a une verve digne des Beenie Man et un flow de qualité supérieure. Il nous sort des lyrics à mourir de rire sur le morceau de Kouider qui tout à coup prend un coup d'adrénaline bienvenu. Il fait également l'introduction du titre de Gregory Isaacs. Sa voix légèrement voilée est en contrepoint parfait avec la douceur de Gregory. On pourrait lui faire un album entier, tellement son flow et ses lyrics sont parfaits. Mais tant bien que mal, nous restons sages et concentrés sur le Reggae+Raï… Pourtant ce n'est pas l'envie qui nous manque d'enregistrer TOUS les mecs talentueux de l'ïle, et Dieu sait s'ils sont nombreux en Jamaïque!

Il est 23h30, il nous reste 1/2 heure de studio, nous repartons le lendemain. Glenn Ricks déboule au studio. Je l'avais oublié celui-là! Je lui dis: "Il nous reste seulement 30 minutes." "Pas de problème je te fais un cut en moins que ça." Comme il est plus net que la dernière fois, nous lui donnons sa chance. Justement Martin a un riddim dont il ne sait quoi faire. Problème, nous n'avons plus de chansons. "No problem, j'en ai des centaines", rétorque Glenn. Il se met au micro et là, miracle, magie, folie… Le type sort une tuerie à faire pâlir de jalousie les plus grands soulmen américains. Il chante comme un Al Green jamaïcain. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'avant de faire du Reggae, le jeune Glenn Rickets était chanteur des Crack of Dawn, un groupe canadien dans la mouvance d'Earth Wind & Fire dans les années 70. Pote de Donny Hathaway, il a été à bonne école. Je me précipite chez le taulier du studio pour lui acheter une heure de studio time en rab' afin de laisser Glenn Ricks faire ses harmonies et ses doublages. Merveilleux moment: Glenn Ricks est en trance, il gesticule derrière le micro, rugit, murmure, repart de plus belle, rit et nous assistons à ce spectacle, complètement tétanisés par ce talent. Bouleversés de savoir ce type rongé par le crack incapable de s'assumer et de vivre une vie normale, comme chanteur de studio aux Etats-Unis ou en Europe, par exemple. Ou comme artiste à part entière: il est beau, sympa, chante comme un dieu... On tombe au plus profond du pathétique quand il me demande de filer son cachet à un des gardiens du studio de peur de le claquer en une heure chez le dealer…

Lors de notre second voyage à Kingston, nous demandons à Glenn Ricks de réaliser les cœurs de plusieurs titres, et il assure comme une bête entre deux aller retours chez le dealer. Si seulement il était net, on pourrait lui produire un album fantastique, mais là, dans cet état, ce n'est pas raisonnable.

Notre fidèle chauffeur Andrew nous ramène à la maison que nous louons. Cet endroit vaut bien un petit paragraphe: c'est ici que séjournent R Kelly ou encore Lauren Hill quand ils viennent en Jamaïque. Dans les montagnes qui surplombent Kingston et son enfer de poussière, de misère, de pollution et de chaleur écrasante, le calme… Les gardes sont armés jusqu'aux dents, leurs mitraillettes font froid dans le dos. Quand on demande pourquoi tant de parano, ils répondent d'un sourire qui coupe court à la discussion. Sur un registre plus agréable, Miss Rose prépare de véritables festins pour le petit déjeuner: le plat national "ackee and saltfish" fait bien entendu partie du menu, accompagné de force fruits ou poulet marinés dans des sauces sans doute un peu voodoo tellement elles sont savoureuses…

Les Anglo-saxons ont une expression, "post coitum blues"… Le blues post coït. C'est le même genre de mélancolie qui s'abat sur le voyageur de retour de Kingston. Cette ville est pourrie jusqu'à la moelle, sale, ravagée par la corruption, le crack, la pauvreté, le désespoir, la surpopulation, les infrastructures ruinées. Et pourtant, Kingston est attachante, cette ville vibre avec une énergie incroyable. A toute heure, où que l'on soit, on ressent cette vibration (qui n'est pas que musicale), cette énergie, cette jeunesse. Rentrer à Paris, ville de vieux, policée, blanche à en être blafarde, où la chasse au tapage nocturne est l'activité première de la police, c'est dur. A ce blues vient s'ajouter une autre forme de détresse: le deal avec Virgin avance à un train de sénateur, alors que tout le monde est d'accord sur le principe. Martin et moi espérions conclure rapidement et retourner fissa à Kingston pour y terminer les parties jamaïcaines. Au lieu de cela, nous sommes contraints d'attendre une signature qui mettra encore plusieurs mois à se concrétiser.

Les featurings Raï sont enregistrés au fil du temps. Quelques moments forts: Anouar, Lamine, Djelloul, et bien sûr Khaled.

Anouar, rien que ce prénom fait rêver. Le seul Anouar que je connaissais avant de rencontrer ce jeune et talentueux chanteur, c'était Sadate, dont j'étais un grand admirateur. Alors, je ne sais pas, mais ce petit jeune, je l'ai tout de suite bien aimé, avant même d'entendre sa voix. Et quand j'ai entendu ses chansons, tout le bien que je pensais a priori de lui s'est immédiatement confirmé. Agé de 26 ans seulement, Anouar n'en est pas moins un vétéran de la scène Raï. Il a signé son premier tube à l'âge de 12 ans. Depuis, ce chanteur au physique de playboy (beau visage, yeux verts qui les rendent toutes folles…) collectionne les hits en Algérie. Nous lui avons demandé de reprendre "Amour Secret". Sur une rythmique d'acier tendance funky concoctée par Martin, il déclare sa flamme, pas si secrète que cela, à une belle inconnue, son premier amour… Le morceau sera complété par Lisa Danger lors de notre deuxième trip en Jamaïque.

Djelloul a enfin réussi à obtenir un visa pour venir en France. Il a un style rugueux, son flow fait penser à un rapper, avec lui, les mots claquent. Il pose sur "Never Gonna Let You Go", le titre enregistré par Glenn Ricks et raconte qu'il est dégoûté par l'amour et qu'il préfère vivre seul plutôt que de souffrir à ce point. Le contraste des voix Glenn-/ Djelloul est saisissant, mais loin de s'annihiler, celles-ci se rencontrent admirablement.

Lamine, c'est un rossignol, me disait le très grand Kamel Hamadi. Un rossignol doté d'une puissance phénoménale, qui complète idéalement la voix soul et un peu triste d'Anthony Ray sur "Marvelous".

J'ai dit Kamel Hamadi? Kamel Hamadi est le plus grand compositeur de l'histoire du Raï. Il a écrit les premiers tubes de Cheb Mami, dans les années 80. Mais auparavant, il a composé des centaines de chansons pour TOUS les artistes algériens depuis plus de 40 ans. Ce monsieur est resté d'une grande modestie. Joueur de ud (luth en Arabe) hors pair, il nous a aidés à trouver des artistes. C'est lui qui nous a présenté Miana, qui figure sur les titres avec Gregory Isaacs et Innocent Kru. Il a composé "Aich", le morceau interprété par Khaled.

Khaled, c'est le patron incontesté du Raï. Martin avait réalisé et produit Kutché, son premier album européen, que tous considèrent encore comme son plus réussi. Khaled a gardé pour Martin estime et amitié et a spontanément accepté de participer à notre projet. On peut affirmer qu'il n'a jamais aussi bien chanté que sur "Aich / Rebel Sun", duo avec Anthony Ray, depuis au moins 10 ans. La progression dans l'émotion est prenante, et le troisième couplet met les poils au garde à vous. Du grand art. Chapeau et maximum respect sous tous les aspects à Khaled.

Isabelle Lémann commence à faire circuler la nouvelle que se prépare un événement musical majeur. Quelques journalistes trouvent le chemin de chez Martin qui leur fait écouter des extraits de l'album en chantier. Un article élogieux paraît dans le Monde, l'AFP publie une dépêche non moins positive. Le buzz commence à monter…

Deuxième voyage à Kingston, on prend les mêmes et on recommence. Cette fois-ci, Bravo est de la partie et je respire mieux en studio. Son professionnalisme et sa gentillesse calment mes angoisses. Entre deux prises pour l'album qu'il produit avec TABOU1, Horace Andy pond une des tueries dont il a le secret, qui ravira les fans de Massive Attack. Innocent Kru, groupe de 4 DJ produits par Sly Dunbar, pose un texte hilarant en duo avec Miana. La valeur n'attend pas le nombre des années. Cet adage leur convient parfaitement et "Oh Girl" est d'ores et déjà un des tubes de l'album.

Simpleton, qui traînait par là, arrive au bon moment: il pose sur "Kouider Remix" de Kouider et transforme tout à coup ce morceau qui n'en était pas un en un potentiel hymne des dancefloors. La capacité de ces DJ à improviser rapidement des paroles sur un riddim qu'ils n'ont jamais entendu, à poser exactement juste sur le riddim, continue de m'impressionner à chaque fois que je les vois à l'œuvre…

Un autre monstre du Dancehall se présente au studio: Ninjaman. Ninjaman, c'est toute une histoire. Le plus doué de sa génération, mettant minables le Shabba Ranks, Bounty Killer lors de clashes mémorables en 1992-94, il a réussi à bousiller sa carrière de belle manière: il tombe à fond dans le crack dans la première moitié des années 90, tente de s'en sortir en se faisant baptiser Brother Desmond. Les plus sceptiques y voient une opération de marketing grossière. Ses fans, dont je fais partie, comprennent que le pauvre type essaie désespérément de se sortir de cette merde en annonçant publiquement sa "guérison". Manque de bol, comme il le déclare lui-même, s'il est baptisé, son flingue ne l'est pas. Il est arrêté quelques semaines plus tard, accusé du meurtre d'un taxi. Il fait de la taule. Pas bon pour sa carrière, même s'il a le droit d'en sortir pour tourner les scènes de "Third World Cop", film 100% jamaïcain produit par Chris Blackwell. Lors des projections du film à Kingston, ses apparitions à l'écran déclenchent de véritables marées humlaines qui n'hésitent pas à tirer en l'air avec leur flingues dans les cinémas mêmes! Suzanne Fenn, une amie française qui travaille avec Blackwell à Kingston, nous met en contact avec son management lors de notre premier trip en Jamaïque. Il semble possible de le faire sortir de prison pour qu'il enregistre un cut avec nous. Patatras, quand il apprend qu'il va être libéré quelque temps, Ninjaman fait une telle fête dans la prison, que le lendemain, sa permission est annulée. A notre retour à Kingston, je demande à Alton Minott de voir si Ninjaman est libre. Oui, et il veut bien venir écouter les riddims. Il arrive le matin, accompagné de sa cour, l'air beaucoup plus en forme qu'en 1996, date de notre première et dernière rencontre. Il écoute le riddim, le trouve mortel et pose ses lyrics d'une traite. On flow est tellement compact qu'il se révèle impossible de le découper pour y intercaler un éventuel chanteur de Raï. On ne pourra donc pas faire figurer cette tuerie qui l'aurait remis au top dans BIG MEN. Dommage, mais belle expérience tout de même.

Horace Andy est à Kingston et j'enregistre son prochain album avec Guillaume Briard. Pendant tout ce séjour, je fais la navette entre le studio 2, où travaillent Horace et Guillaume et le studio 1, où se déroulent les sessions Reggae+Raï. Horace en Jamaïque, c'est également un sacré numéro. Il est en permanence accompagné de jeunes de son quartier, Jonestown. Il arrive avec 3-4 minettes différentes tous les jours et une garde prétorienne de 3-4 types au look de tueurs. L'un d'entre eux fait 1m90, doit peser 50 kilos mouillé, est borgne et son visage donne l'impression d'avoir été rectifié à coups de fer à repasser. C'est lui qui tient le gun. Un autre se charge de veiller à ce que les paroles d'Horace soient "righteous", du genre: "no Horace, a rastaman no lick de chalice, him sip de chalice", soit, "non Horace, un rastaman ne lèche pas le chalice, il tire dessus, sous entendu, sinon tu vas passer pour un pédé qui lèche les chattes". Un troisième est responsable de préparer la weed et d'en bourrer les chalice. Il est installé avec une planche à pain (surru board) et avec son schlasse, passe son temps à hacher menu d'impressionnantes quantités de skunk nucléaire. Un autre met l'ambiance. Côté filles, l'une, jeune mère de 14 ans, tient le portable d'Horace qui a fâcheuse tendance à égarer ses affaires, une autre va chercher la bouffe et les hot Guiness pour la bande, une autre lui prodigue des massages dans la nuque et la dernière se laisse gentiment peloter. Elles sont assises sagement sur un banc. Les mecs sont plus mobiles et passent leur temps à hurler des slogans rasta, topent en faisant le "lion paw" (griffes du lion), skankent dans le studio. Le capharnaüm, bien sympathique, mais usant.

Martin a concocté un titre sur lequel figure une boucle tirée d'un enregistrement Chaoui de 1928, créant une ambiance irréelle. Horace, surnommé Sleepy en raison de sa formidable capacité à piquer des roupillons à la moindre occasion, a envie de poser sur ce titre.

Horace écrit un "Positive", titre qui reste dans la tête. Martin a l'idée de faire enregistrer le refrain "Positive is what we need, negative coulda never be" par toute la bande d'Horace. Fous de joie à l'idée de partager un chouïa de gloire de leur boss, ils vont s'appliquer comme peu de professionnels, avec une ferveur et une fierté poignantes. Ils n'ont rien, ne savent rien, ne sortiront sans doute jamais de Jamaïque. Et ils vont figurer sur le morceau d'Horace. Gros moment d'émotion vraie.

Arrive Leroy Sibbles. Pour ceux qui ne le connaissent pas, c'est tout simplement un des piliers de la musique jamaïcaine: il a été l'arrangeur, producteur et a créé les lignes de basse du mythique label Studio 1 entre 1966 et 1971. A ses moments perdus, il était le chanteur des fabuleux Heptones. Quand il a chanté avec Sly & Robbie au Sunsplash en 1996, Robbie lui a proposé de prendre la basse, c'est dire à quel point il inspire le respect. Le mec est un saint: gentil, intelligent, modeste, généreux, doté d'une feuille incroyable. Un génie.

Je devais discuter d'un autre business avec lui, et lui avais donné rendez vous au studio pour plus de facilité. Il écoute les riddims en discutant avec moi et voyant son air intéressé, je lui demande si ça lui ferait plaisir de faire un morceau. Il me répond qu'il adorerait car il trouve la musique superbe. Nous lui proposons un texte de Boris intitulé "Artificial Tears". Il trouve une mélodie, une ligne de basse. Le lendemain, après avoir répété, il pose ses voix, d'une justesse incomparable, qui font penser aux Temptations. Il devait amener la vieille basse qu'il utilisait aux sessions Studio One, mais l'avait prêtée et n'avait pu la récupérer à temps. Je fonce vers le studio 2 où se termine une séance du Firehouse Crew. D'habitude, on ne se prête pas trop les instruments, vu leur prix. Mais il suffit que je dise à Donald Denis que c'est pour Leroy Sibbles pour qu'il me refile sa basse avec un sourire d'une oreille à l'autre. Il demande même timidement s'il peut venir voir Leroy play the bass, le môme face au héros…

Il reste 1 jour et nous en profitons pour agrémenter les chansons de percussions. Le légendaire Bongo Hermann, qui a joué sur toutes les sessions des Roots Radics au début des années 80, squatte la cour du studio, proposant ses services à des producteurs. Ceux-ci n'ont hélas plus l'utilité de percussions acoustiques, puisqu'ils les programment sur leurs ordinateurs… C'est moins beau mais ça ne coûte rien. Les temps sont durs pour les Bongo Hermann de ce monde. Il arrive avec un sac de sport rempli d'objets mystérieux, y compris un réveil matin dont la sonnerie est soit un cui cui d'oiseau, soit un bruit de vagues. Le délire. Sa régularité au shaker, puis au tambourin nous impressionne encore plus que Robbie ou Sly. Un vrai métronome, sérieux comme un pape, même quand il joue de son réveil matin!

Retour à Paris, le tempo s'accélère : il fait terminer au plus vite afin de tenir le délai que nous nous sommes fixés avec Virgin. Nous sommes censés livrer le master à Virgin le 1er mai. Compte tenu d'une durée de mixage de 2 semaines, il faut que les enregistrements soient terminés le 10 avril.

Il reste tant de détails à paufiner! Le stress s'installe, Martin et son précieux assistant Karim Saï font des heures supplémentaires.

Mahmoud, maître de la gasba (flûte en roseau traditionnelle), pose en une après-midi des flûtes superbes sur le remix de Kouider et Simpleton. Martin, qui vient de découvrir le logiciel Reaktor, ajoute une multitude de petits bruits qui donnent une coloration quasiment post nucléaire à l'album. Les cuivres sont réalisés avec Guillaume Briard, tandis que Bim pose des guitares Reggae.

Enfin, le grand jour: Godwin Logie, vieux compagnon de route de Martin, arrive de Londres pour mixer l'album. Godwin Logie a mixé "Night Nurse", le chef d'œuvre de Gregory Isaacs en 1982, des singles de Grace Jones, Maxi Priest, mais aussi "Kutché" de Khaled, "Medicine" de Ray Lema, les 3 albums de King Sunny Adé sortis chez Island, et plus récemment Macy Gray et Positive Black Soul.

Un monstre de la table de mixage, avec des idées bien arrêtées sur l'art et la manière de donner de la pêche à un album. Pendant 15 jours, j'assiste à un spectacle digne des plus grandes pièces de théâtre: Martin et Godwin passent des nuits entières à argumenter chaque décision de mix, chaque option est discutée de longues heures avant d'arriver à des sonorités et une atmosphère satisfaisante. Pour le non initié, leurs débats sont parfaitement hermétiques: ils se parlent en un sabir bizarre, mélange d'Anglais, de Français et de Pidgin, Anglais adapté à la sauce nigérienne qu'ils ont adopté lors de leurs aventures à Lagos chez King Sunny Adé. Pour faire court, Martin tire vers le bois, Godwin vers la fibre de carbone. Quand on me demande mon avis, je ne sais que répondre tellement les options des deux me paraissent valables. Finalement, le fibre de carbone godwininen sera agrémenté de quelques parties de marqueterie messonniesques.

Passés quelques edits uniquement perceptibles par quelques fous sur les 6 milliards d'humains que compte la planète, et quelques crises d'angoisse du genre "avons nous fait le bon choix? remixons tout l'album! on est des nuls, ils vont nous rouler dans la fange…", j'en passe et des meilleures, BIG MEN est enfin prêt à être dégusté.

Pas tout à fait, nous avons ce cut de Larbi Dida sur le même riddim que "Oh Girl" d'Innocent Kru + Miana, et il manque un Jamaïcain. C'est la dernière chance d'avoir U ROY. Un petit coup de fil, et Daddy U ROY, le parrain de tous les DJ et rappers se pointe à Anchor avec Bravo et enregistre "Life" en 30 minutes. U ROY, dont la carrière connaît actuellement un retour en force, se pose avec aisance sur ce riddim très africanisant.

U ROY c'est LE lien entre les griots africains qui se déplacent de village en village en racontant les nouvelles accompagnés d'un tambour et Dr Dre. La Jamaïque est dépositaire de traditions africaines qui ont moins bien survécu dans d'autres communautés de la diaspora africaine. Entre autres, cette habitude de tchatcher sur une rythmique. Dans les années 60, U ROY fait émerger cette tradition dans les dancehall de Kingston. Le succès est immédiat et massif. Les vagues d'émigration vers les Etats Unis permettront à ce nouveau style musical de s'installer aux US à la fin des années 70. En effet, en 1978, Kool Herc, immigré jamaïcain vivant à New York, décide de recréer l'ambiance des dancehall jamaïcains et toaste sur des instrus de funk: le Rap était né.

Voici donc un projet qui avait débuté par U ROY et qui se termine par U ROY.