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Réjouissez-vous ! Douze ans après leur dernier opus, Misty in Roots sont de retour avec Roots Controller !

Ceux qui sont restés attachés aux Misty In Roots des années 70, quand ce nom était associé à la lutte contre le racisme et le fascisme, ne seront pas déçus. Les autres non plus d'ailleurs, pourvu qu'ils aient envie d'une bonne dose de bon vieux reggae roots. En effet ce nouvel album réunit le meilleur de Misty In Roots d'hier et d'aujourd'hui, comme une sorte de récapitulatif d'une carrière engagée, qui a toujours défendu la musique à reggae.

Réputé pour son indépendance et son intégrité, le collectif de Misty peut être comparé aux puissantes 'Musi-O-Tunya Falls' évoquées dans l'un des morceaux les plus poignants de ce CD. Ces célèbres chutes, que l'on peut voir et entendre en Zambie et au Zimbabwe, ont été rebaptisées 'Victoria Falls' (chutes Victoria) par les colons britanniques. Appelées "la fumée qui gronde" dans la langue locale, ces chutes ne faiblissent en effet jamais, même lorsqu'elles sont plongées dans la brume.

 

Au fil de ces différentes incarnations, le message de Misty In Roots est toujours resté cohérent posant les principes de l'idéologie et de l'esprit rasta sur un fond de basse mélodieuse, de claviers d'influence gospel et de cuivres fortes et puissantes. Fidèle à ses convictions, Misty in Roots compatit avec les opprimés, critique et met en garde contre le matérialisme de Babylone, anticipant toujours le changement à venir et demandant : "How long, Jah Jah, must we suffer ?"Misty In Roots s'est développé à Southall dans le West London. les chanteurs Poko (Walford Tyson) et son frère Duxie (Delvin Tyson), tous les deux nés à St Kitts, et le guitariste de Grenade Chop Chop (Dennis Augustin) répétaient déjà ensemble lorsqu'ils étaient adolescents. Ils ont appris le calypso et le mento auprès de vieux musiciens antillais du quartier où se mélangeaient alors différentes populations originaires des Caraïbes, à l'époque de Southall n'était pas uniquement un quartier asiatique comme aujourd'hui. Les jeunes de la génération de Poko étaient alors les premiers enfants issus des anciennes colonies britanniques à intégrer les écoles anglaises avec toutes les épreuves que cela implique. L'arrivée de ses nouvelles populations issues de ces colonies a aussi amené le développement de toute infrastructure avec ses écoles de danse, ses maisons de jeunes et ses fêtes, notamment le Carnaval, où se retrouvent les musiciens. C'est ainsi que Misty In Roots se forme peu à peu autour du clavier Vernon Hunt d'origine guyanaise.

Ces jeunes musiciens commencent à s'intéresser aux idées radicales tant leur musique que dans leur manière de vivre tous les jours. "À Southall on faisait de la musique en toute liberté", se souvient Poko. "Après avoir formé Misty In Roots, nous avons eu envie d'aider les plus jeunes."

Misty fait d'abord ses armes avec un jeune chanteur jamaïcain original, dénommé Nicky Thomas. "Cette expérience nous a permis d'apprendre à jouer. Au fil des ans, nous avons évolué pour devenir ce que nous sommes aujourd'hui."

Ensuite le groupe reprend un squat de Southall et le transforme en un centre artistique permettant aux jeunes de se retrouver, de répéter et d'enregistrer ainsi qu'aux sans abris de se nourrir. Peu à peu le roster de The Peoples Unite se développe et intègre des artistes comme The Enchanters, Kurt Leacock, Bongo Danny, Sister Jenny et African Woman qui deviendra célèbre plus tard sus le nom de Akabu. Le premier single sorti sur leur label Peoples Unite sera "In A Rut" de The Ruts, un groupe punk blanc du voisinage. Fort d'un chanteur charismatique; le regretté Malcom Owen, ce groupe évoquait une vision rasta du monde dans des titres tels que "Babylon's Burning".

Quand le Zimbabwe acquiert son indépendance en 1981, Misty y donne un concert, le jour où Bob Marley joue à Harare, Misty célèbre cet événement au Commonwealth Institute de Londres.

En 1982, une année tumultueuse et déterminante pour le groupe, Misty envisage de partir en Afrique. Néanmoins Southall est et demeure toujours leur véritable base. "Notre coopérative était un petit suqat, c'est souvent comme ça que ça commence, avec plein de gens qui essayent de faire des choses. Après on prend contact avec les offices HLM et souvent ça marche, mais dans notre cas ...", explique Poko avant de se taire en hochant la tête."On avait connu Malcom dans les rues de Southall. Les Ruts sont venus nous voir, notre premier single "Six One Penny", est sorti plus tard. Les choses se sont mises en place naturellement, " raconte Poko.

C'est avec Live At The Counter Eurovision en 1979 que Misty In Roots s'impose comme un groupe phare du reggae roots. Et Poko d'évoquer en riant : "Il faut souligner que le premier disque que nous avons sorti ne sonnait comme aucun autre, il était brut et 'live'. "

C'est pourtant grâce à ce côté brut et au discours passionné du MC, Smokes, alias le poète dub William Simon, que Live At The Counter Eurovision se maintient pendant plusieurs semaines au sommet des classements 'alternatifs', britanniques imposant Misty In Roots comme le groupe majeur de la scène rasta pure et dure et undergournd. le très influent John Peel, qui devient alors et demeure depuis un fervent défenseur du groupe, leur propose de réaliser un album de "Peel Sessions".

Tandis qu'une nouvelle génération de blancs et de gens de couleurs émerge alors en Angleterre, le pays se prépare pour des élections qui vont être remportées par Margaret Thatcher, dont le gouvernement conservateur impose de nouvelles lois d'ordre public. le quartier multiracial de Southall devient une sorte de ligne de front, d'où émerge une nouvelle Angleterre multiple et pluriethnique. Malheureusement certains le paieront cher, notamment le jeune professeur néo-zélandais, Blair Pach, tué par la police lors d'une manifestation contre le National Front en avril 1982, auquel des artistes comme Misty, Linton Kwesi Johnson et bien d'autres rendront hommage.

Vingt ans plus tard, Misty In Roots est toujours un groupe de griots contemporains, qui au travers de ses histoires cherche à toucher notre conscience sociale. Ainsi leur nouvelle chanson "Cover Up" évoque le cas d'un jeune noir, l'étudiant Lawrence, tué par un gang raciste de jeunes blancs en 1993. Une enquête de police a d'ailleurs démontré l'existence de cas de corruption et de racisme au sein de la London's Metropolitan Police Force.

Mais revenons aux années 80, lorsque l'activisme de Misty faisait la une des journaux. Le 21 avril 1982, lors d'une manifestation contre le National Front, leur maison est prise d'assaut par la police. Lors de cette intervention, le manager de Misty, Clarence Baker, est victime d'une fracture du crâne qui faillit mettre ses jours en danger. Cet incident aura pour conséquence d'entraîner la démolition de leur maison.

"Cela a entraîné des bouleversements au sein du groupe," se souvient Poko. "ce qui est arrivé à Vernon a été particulièrement dur - il a été condamné à plusieurs années de prison. C'était un excellent clavier. La moitié du groupe s'est retrouvée sous les barreaux et l'autre moitié, empêtrée dans une succession de procès très médiatisés pendant deux ans. Ce genre d'épreuve laisse des traces, même si on arrive à les surmonter".

Très vite le groupe est soutenu par la communauté artistique. Un concert caritatif est organisé avec (la plupart) des Who, notamment Pete Townsend, Aswad, les Clash et les Ruts. Vernon est alors remplacé par Tawanda, un musicien du quartier qui a évolué au sein de la communauté.

La nouvelle formation sort l'album Wise and Foolish, qui prend la tête des classements 'alternatifs' outre-Manche.

Après cette année difficile, Misty s'offre une ferme à l'Est du Zimbabwe pensant ainsi réaliser le rêve rasta du retour d'Afrique. L'Afrique, qui a toujours fasciné Misty et a longteps été l'une de ses principales sources d'inspiration, donnera au groupe l'une des plus pénibles leçons de son histoire. En effet, l'idée de récréer la communauté Peoples Unite de Southall en Afrique s'avère désastreuse. Les fermiers qui avaient squatté la terre lors du départ de l'ancien propriétaire, ne comprennent malheureusement pas les raisons pour lesquelles Misty les pousse à rester et 'lun de leur chef se donne la mort. Après avoir restitué la ferme des autochtones, Misty lance 'Peoples Unite Zimbabwe' qui sera de courte durée. Cette expérience leur inspire l'album 'Musi-O-Tunya' et le groupe décide finalement de se lancer dans une importante tournée à la découverte du continent africain.

Au terme de cette tournée le groupe vit une nouvelle tragédie au Ghana en 1992, avec la disparition de Duxie, le frère de Poko, qui n'est jamais revenu d'une baignade dans l'océan.

De nouveau obligé de se serrer les coudes, les membres du groupe trouvent à nouveau du réconfort au sein de leur communauté. Les nouveaux titres de l'album Forward semblent annoncer un nouveau départ pour le groupe reconfiguré.

Au cours de ces dix dernières années, Misty n'a cessé de tourner en Europe, en Afrique, au Japon et au Moyen-Orient. Content de faire passer son message un peu partout par le biais de la scène, le groupe attache moins d'importance aux enregistrements. Mais ce nouvel album avec Real World, leur premier réalisé en dehors du cadre du label Peoples Unite, semble être né sous une bonne étoile. Misty In Roots compte parmi les premiers collaborateurs du festival womad organisé par Real World, puisque le groupe avait déjà participé à sa première édition à l'ICA de Londres avec la superstar zaïroise, Kanda Bongo Man, en 1983.

Cet album est aussi dans une certaine mesure un hommage à Duxie, qui a en fait réalisé son rêve de finir ses jours en Afrique, mais malheureusement trop tôt. La plupart des morceaux tels que "New day", "Dreadful Dread" et "Musi-O-Tunya" sont en ses propres compositions. Son dynamisme et son esprit sont présents dans ces chansons et dans les engagements futurs de Misty In Roots à poursuivre la lutte.

Vivien Goldman.